par Olivier Breteau

Dans leur ouvrage « Le monde change… et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel » Jacques Ferber et Véronique Guérin traitent de la façon dont la dynamique de l’évolution se manifeste, au niveau collectif et individuel, à travers divers stades ordonnés hiérarchiquement selon une complexité et une intégration croissante.

La réflexion des auteurs participe d’une anthropologie évolutionniste selon laquelle l’être humain s’inscrit dans une dynamique évolutive qui concerne les formes biologiques et psychiques, sociales et culturelles, cognitives et spirituelles. La société, à chaque période historique, et l’individu, à chaque âge de la vie, s’adaptent à leurs conditions d’existence en évoluant à travers ces divers stades. A chaque niveau de la spirale évolutive correspond une vision du monde et un système de valeurs qui déterminent un type de relations spécifique.

La première partie de l’ouvrage est consacrée au développement collectif, le second au développement individuel et le troisième au développement relationnel.

Un modèle développemental

L’être humain n’est pas réductible à une entité abstraite comme pouvait nous le faire penser le paradigme réductionniste de la modernité. Dans une perspective intégrale, il est perçu comme l’expression d’un contexte relationnel qui se développe de manière concrète et complexe au fil du temps grâce à la dynamique de l’évolution.

Rentrer en relation avec l’autre c’est comprendre la vision et les valeurs qui l’animent et qui sont l’expression d’un stade de développement spécifique qu’il faut pouvoir identifier. Pour ce faire, J. Ferber et V. Guérin utilisent les modèles crées par Ken Wilber, théoricien de la vision intégrale, et ceux de la Spirale Dynamique conçus par Carl Graves.

Wilber comme Graves s’inscrivent dans une perspective développementale peu connue et reconnue au France, pays de l’universalisme abstrait où l’être humain est identifié à une essence fixe et idéale. Dans ces modèles développementaux, un stade évolutif supérieur n’est pas « meilleur » qu’un autre. Chacun de ces stades correspond à la façon dont un individu ou une collectivité s’adapte à ses conditions de vie à un moment donné.

La théorie n’a d’intérêt que si elle permet d’interpréter notre expérience sous un angle nouveau, plus riche et mieux adapté aux transformations de notre environnement. Cette approche originale permet à J. Ferber et V. Guérin d’interpréter le sens de nombreux phénomènes qui demeurent incompréhensibles si on ne se réfère pas à la dynamique évolutive qui les sous-tend et dont ils sont la manifestation. Il en est ainsi notamment de l’évolution de la médecine, des soins psychique ou de la spiritualité.

Le développement relationnel

Les relations humaines sont toujours polarisées par les stades évolutifs auxquels sont liés les individus en présence. Ferber et Guérin nous donnent des outils pour entrer en relation avec l’autre selon le stade évolutif qui est le sien, auquel correspond une vision du monde et un système de valeurs bien identifiés. Cette connaissance et reconnaissance des divers stades évolutifs est une des clés du développement relationnel.

Véronique Guérin s’est nourrie de ses observations pour élaborer le concept de développement relationnel, situé au cœur de la psychosociologie, qui articule les dimensions individuelles et collectives. L’être humain est un être social qui se développe en relation avec son milieu. Selon J. Ferber et V. Guérin, le développement relationnel s’effectue selon deux axes :

« d’une part, un mouvement de différenciation dans lequel l’individu cherche à se singulariser et, d’autre part, un mouvement de rapprochement avec ses congénères dans lequel l’individu cherche le contact, l’affection et l’appartenance. Le développement relationnel consiste à articuler ces deux mouvements de manière à les rendre complémentaires et fluides… En portant son attention sur les relations plus que sur les entités, on est plus sensible à leur état et, en conséquence, on détecte mieux les tensions et les conflits qui révèlent une problématique et invitent au changement. »

Si le livre de J. Ferber et V. Guérin s’adresse à tous ceux qui s’inscrivent dans une démarche de développement personnel, soucieuse de l’évolution collective, il peut s’avérer particulièrement utile pour ceux qui exercent une activité fondée sur la relation humain.

Le contexte culturel

La réflexion de Jacques Ferber et de Véronique Guérin s’inscrit dans le contexte d’une anthropologie évolutionniste, au cœur de la culture intégrale, qui trouve un écho chez les avant-gardes culturelles, notamment dans les pays anglo-saxons, alors qu’elle reste encore très marginale en France où elle va à l’encontre d’une exception française fondée sur l’universalisme abstrait.

Nous avons bien conscience de la mission impossible consistant à résumer en quelques paragraphes le profond changement de paradigme initiée depuis cinquante ans par un réseau de pionniers et de minorités créatrices qui ont élaboré de nouveaux modèles pour interpréter notre expérience dans un monde en mutation constante.

La brièveté d’une telle présentation ne peut rendre compte de la lente maturation et des multiples étapes qui sont à l’origine de cette véritable métamorphose culturelle. Une telle brièveté impose une approche très générale qui cherchera simplement à tracer les grandes lignes de force en œuvre dans cette métamorphose.

Un paradoxe est au coeur de cette métamorphose : le monde autour de nous n’arrête pas de se transformer et nous avons beaucoup de mal à prendre en compte ce mouvement, enfermés que nous sommes dans des conceptions datées, abstraites et statiques. Le monde change… et nous, nous éprouvons beaucoup de difficultés à interpréter notre expérience au sein de ce monde à partir de modèles devenus largement inadaptés.

Comment interpréter l’expérience vécue dans une société de l’information et de l’interconnexion, mouvante et fluide comme l’océan, avec les outils que nous utilisions naguère sur la terre ferme d’un monde aux frontières délimitées et définies par les concepts avec lesquels nous l’appréhendions ?

Sous peine d’être noyés par le flot des informations et le flux des sensations auxquels nous soumet le rythme d’une vie interconnectée, nous avons besoin de cadres de référence et de cartes globales qui permettent de nous situer dans ce mouvement perpétuel.

La primauté de la relation

Pour ce faire, il est nécessaire de s’émanciper des anciens modes de pensée, ceux de la modernité industrielle, fondés sur sa logique analytique et l’abstraction conceptuelle. Nous ne pouvons plus nous contenter de vivre en apesanteur, en observant le monde d’un point de vue abstrait, en construisant des phénomènes mesurables et reproductibles pour les expliquer à travers l’objectivité d’une visée instrumentale.

Nous sommes immergés dans un flux informationnel dans lequel nous devons nous impliquer, en le canalisant pour en faire une dynamique évolutive et créative. Cette implication nécessite la création de nouveaux modèles qui obéissent à une autre logique, associative et contextuelle.

L’expérience que nous vivons au sein d’un monde interconnecté nécessite à chaque instant de replacer toute information dans son contexte global en percevant de manière intuitive l’architecture de ce système global et son évolution. Il ne s’agit donc plus simplement de distinguer pour analyser mais d’associer pour contextualiser : le temps n’est plus à la simple explication objective mais à l’implication intuitive de la subjectivité dans un milieu complexe.

Des modèles novateurs sont la cause et l’effet de ce changement de paradigme qui consiste à percevoir toute entité comme un ensemble de relations alors que, dans la vision moderne, nous pensions les relations comme des rapports entre des entités abstraites, supposées statiques.

Dans l’ancien paradigme, nous construisions, à partir d’une pensée abstraite et instrumentale, des entités fixes et définies susceptibles d’être observées objectivement pour mieux être utilisées. Là où la pensée moderne observait et mesurait de manière quantitative des rapports mécaniques entre entités statiques, il s’agit de penser le monde et l’expérience vécue en son sein dans des termes nouveaux qui sont ceux, dynamiques, de l’évolution et, qualitatifs, de la relation.

Olivier Breteau

Article déjà paru dans le blog d’Olivier: journal-integral.blogspot.com

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